par Bertrand GUAY

Où Eugène-Étienne Taché avait-il donc la tête lorsqu'il créa la devise « Je me souviens » ? C'est un peu pour pallier notre manque de « souvenance » collective que je vous propose cette chronique consacrée à certains moments musicaux de notre passé. Et je vous fais la promesse que vous ne serez pas déçus : l'histoire de Québec regorge de fleurons glorieux autant que savoureux dans le domaine de la musique. Commençons avec Toscanini, chef légendaire qui, comme tant d'autres, a daigné se produire en nos murs…

Parsifal en nos murs (ou tout près)

L’ouverture de l’Auditorium – actuel Théâtre Capitole – en août 1903, fut une bénédiction pour les Québécois. D’abord, la ville se dotait d’une salle magnifique. Avec son escalier monumental, ses dorures, ses balustrades, c’est une pure splendeur architecturale.

D’autre part, depuis l’incendie de la Salle de musique de la rue Saint-Louis, en mars 1900, la capitale se trouve orpheline d’une grande salle de spectacle. Le théâtre de la Place d’Youville, fort de près de 2000 places lors de son inauguration, permet de présenter les spectacles les plus élaborés et modernes dans un contexte digne d’une grande ville.

Le lundi 1er mai 1905, une compagnie états-unienne y débarque pour présenter en nos murs (ou tout à côté, l’Auditorium étant adossé aux fortifications) l’ultime chef-d’œuvre Richard Wagner, Parsifal, dont la création remonte à l’année 1882, soit à moins d’un quart de siècle.

Une occasion unique
Rendez-vous artistique d’une exceptionnelle envergure, Parsifal est ainsi annoncé dans les journaux : « La représentation de Parsifal, à l’Auditorium, lundi soir prochain, ne peut manquer d’être attendue par tous les artistes et amateurs de la ville comme un événement extraordinaire. Québec n’entendra Parsifalqu’une seule fois, mais elle aura eu l’immense privilège de l’entendre quand des grands centres du monde ont toujours été privés de cet avantage.»

Affiche ParsifalTous les billets s’envolent en très peu de temps. Leur prix va de 1 $ à 3 $… Pour loger les 52 instrumentistes de l’orchestre dans la fosse, la direction du théâtre doit faire retirer les trois premières rangées de fauteuils  du parterre. Le public reçoit, via les principaux quotidiens de la ville, des consignes rigoureuses : « Les personnes qui assisteront à la représentation de Parsifal sont respectueusement priées par l’administration de ne pas applaudir après la chute du rideau, spécialement après le premier et le troisième actes, alors que les applaudissements sont complètement hors d’ordre. »

Étant donné la durée de l’opéra, la représentation débute à 17h30 pour s’interrompre vers 19h15 afin de permettre au public de souper (est-il besoin de préciser que le café de l’Auditorium fait des affaires d’or, ce soir-là ?) Immédiatement après le repas, à 20h30, chacun doit regagner sa place pour les deux derniers actes, la représentation devant prendre fin vers 22h45. Les spectateurs sont également prévenus que « selon une tradition wagnérienne de Bayreuth, avant chaque acte, un corps de trompettes sonnera et jouera un des principaux motifs de l’acte qui s’ouvrira. Ceci sera fait dix minutes avant le lever du rideau. »

À l’ombre de Bayreuth
ParsifalC’est à la English Grand Opera Company, troupe américaine dirigée par Henry W. Savage (1859-1927), que l’on doit la présentation de l’unique production à Québec de Parsifal, un des ouvrages les plus exigeants et ruineux du répertoire. Ancien agent immobilier, Savage possédait de remarquables dons d’administrateur et avait entrepris, dès 1904, une vaste tournée de Parsifal dans les principales villes américaines. Quelques villes canadiennes faisaient partie de l’itinéraire, dont Québec qui fut l’une des dernières visitées. Dans le rôle titre, on trouvait Alois Pennarini, de son vrai nom Federler, fameux ténor wagnérien, connu également pour ses rôles de Tannhäuser et de Tristan. La grande Louise Kirkby-Lunn, en Kundry, suscita l’admiration émue de l’assistance. Dans la fosse, un chef de haute stature : Walter Henry Rothwell, qui allait devenir le tout premier directeur musical du Los Angeles Philharmonic en 1919.

Le Metropolitan Opera, dirigé alors par Heinrich Conried, avait donné la première newyorkaise de Parsifal en 1903 avec une distribution éblouissante, mais la production de Savage également donnée à New York, ne fit pas moins sensation. On s’accorda à la trouver plus proche de l’esthétique de Bayeuth, d’où les trompettes qui venaient avertir les spectateurs de regagner leur siège. Dans la plupart des théâtres qu’il visitait, Savage cherchait en outre à cacher la fosse avec les moyens du bord, encore là dans le but de retrouver l’esprit, sinon l’ambiance, de Bayreuth.

Pignerol contre Monsieur Chauve
Quelque peu dépassée par un tel ouvrage, la critique fut élogieuse, hormis pour « le jeu de certains chevaliers ». Louise Kirkby-Lunn fut encensée. Pourtant, au lendemain de la représentation, un auditeur publia, sous le pseudonyme de Pignerol, un commentaire critique plutôt acerbe où, en plus de souligner certaines faiblesses de la production, il se moquait de l’attitude snobe et ignorante de la plupart des spectateurs : « Mais le public aurait-il été vraiment ému même si l’exécution avait été parfaite. J’en doute. De quels éléments se composait le Tout-Québec réuni, hier, au théâtre de la Porte-Saint-Jean ? […] Il y a le monsieur qui dans les chœurs voit surtout les jolies femmes et n’entend que le bruit de l’orchestre, et il y a la dame qui trouve Wagner "divin", qui parle de "flots d’harmonie" et qui s’en tient à la pose de l’extase. […] L’esprit s’alourdit des efforts constants et nécessaires où l’oreille s’est appliquée pour saisir les beautés qu’elle sait être cachées dans une symphonie mais qui lui échapperaient sans ce guet auquel la condamne son inexpérience. On comprend alors – si je ne me trompe pas trop sur mes voisins au théâtre – que l’idéal de Wagner – faire vivre dans l’âme de son public le drame conçu par lui – ne peut guère être atteint chez nous. Il faudra, pour en arriver là, des années encore d’enseignement. Il faudra nous faire entendre souvent de beaux concerts sérieux, nous initier aux mystères de la grande musique. » 

Louise Kirby-LunnEt Pignerol de conclure sur une note relativement mitigée, mais heureusement positive : « C’est quelque chose, c’est beaucoup d’avoir eu Parsifal à Québec. Qu’on l’ait un peu abrégé, qu’on l’ait fait jouer par le minimum en nombre et en qualité de ses interprètes en Amérique, cela est fâcheux sans doute, mais cela n’empêche pas la représentation de Parsifal d’avoir ajouté considérablement au bagage de nos connaissances musicales. »

Choqué de tels propos, un autre spectateur, signant Monsieur Chauve celui-là, répondit quelques jours plus tard. Il voulut remettre les pendules à l’heure et défendit le public de Québec avec zèle. Il eut notamment ce trait sympathique – et des plus actuels : « Les tousseurs même ont donné un rare exemple d’endurance »… Quant à la qualité du spectacle, il prit les gens compétents à témoins : « Tous nos professeurs de musique étaient présents et je n’en ai pas vu un seul qui ne fut littéralement enthousiaste de l’audition. C’est vraiment la plus grande affaire scénique et musicale qui se soit encore vue à l’Auditorium. » En cela, Monsieur Chauve avait sans doute raison.

Ah oui… pour finir, il peut sembler paradoxal qu’une compagnie appelée la English Grand Opera Company et ayant pignon sur rue aux États-Unis ait choisi de présenter Parsifal, ouvrage allemand. La raison en est simple : toutes ses productions étaient chantées en anglais…


Grégoire Legendre