par Bertrand GUAY
Où Eugène-Étienne Taché avait-il donc la tête lorsqu'il créa la devise « Je me souviens » ? C'est un peu pour pallier notre manque de « souvenance » collective que je vous propose cette chronique consacrée à certains moments musicaux de notre passé. Et je vous fais la promesse que vous ne serez pas déçus : l'histoire de Québec regorge de fleurons glorieux autant que savoureux dans le domaine de la musique. Commençons avec Toscanini, chef légendaire qui, comme tant d'autres, a daigné se produire en nos murs…
Toscanini et l’orchestre de la Scala de Milan
Demandez à divers connaisseurs ou mélomanes avertis qui est, toutes époques confondues, le chef d’orchestre légendaire par excellence. Il y a fort à parier que le nom d’Arturo Toscanini reviendrait plus souvent que celui des Karajan, Furtwängler ou Klemperer. Créateur de plusieurs opéras célèbres, notamment de Puccini (La Bohème, La fanciulla del West, Turandot) et de Leoncavallo (Paillasse), et d’une grande quantité d’œuvres de toutes sortes, Toscanini fut un phénomène sans précédent dans l’univers de la direction d’orchestre. Il a lancé Caruso et Chaliapine, fait connaître Wagner en Italie, fut un pionnier des concerts à la radio; ardent défenseur de la liberté et adversaire farouche de toute forme de fascisme, il refusa de diriger à Bayreuth dès qu’il fut informé des persécutions raciales des nazis. Il y avait pourtant débuté avec succès en 1930 (il était le premier chef d’origine étrangère à s’y produire). Directeur musical de la Scala de Milan pendant une vingtaine d’années, Toscanini a également mené, à partir de 1908, une éblouissante carrière aux États-Unis. Plus que tout autre avant lui, il a fait du chef d’orchestre une vedette à part entière, une star, un mythe.
Au début des années 1920, il avait emmené son orchestre de la Scala en tournée en Amérique du Nord et si incroyable que la chose puisse paraître, Québec figurait sur son itinéraire. C’est ainsi que le lundi 21 mars 1921, l’Auditorium – l’actuel Théâtre Capitole – acclamait avec enthousiasme l’un des orchestres et l’un des chefs les plus fabuleux de tous les temps.
Comme on le verra au fil des chroniques à venir, Québec grouillait d’activités musicales, à cette époque : les troupes d’opéra s’arrêtaient chez nous pour des semaines entières, le Club musical et la Société symphonique de Québec recevaient déjà de grands solistes – et un jeune imprésario du nom de J.-Albert Gauvin, lui-même violoniste, réussissait, on ne sait par quelle diabolique adresse, à attirer les artistes les plus recherchés de la planète. C’est précisément à son initiative que l’on doit la présentation du concert de Toscanini et de son orchestre de 100 musiciens.
J.-Albert Gauvin avait été violoniste à la Société symphonique (ancien nom de l’Orchestre symphonique de Québec) dès sa fondation. En 1911, Gauvin quitta toutefois la SSQ pour devenir imprésario. Avec le violoncelliste Hermann Courchesne, il ouvrit, en 1914, le magasin de musique Gauvin & Courchesne, qui comptera pas moins de trois succursales. Cette même année, Gauvin, encore tout jeune, réussit le tour de force de faire venir l’Orchestre symphonique de New York, dirigé par le légendaire Walter Darmosch, à l’Auditorium. On ne compte plus ses bons coups. En 1932, il devint le tout premier directeur du Palais Montcalm.
Après le vaudeville, svp
Mais revenons à Toscanini. Le maestro avait préparé, pour son concert de Québec, un programme surprenant, voire déroutant, du moins pour la première partie, qui était constituée d’œuvres de compositeurs italiens contemporains : Leone Sinigaglia, Giuseppe Martucci, Vincenzo Tommasini et Riccardo Pick-Mangiagalli. Il dirigea l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini pour conclure ! La seconde partie était exclusivement consacrée à Wagner : ouvertures (ou préludes) de Tannhäuser, Lohengrin et des Maîtres Chanteurs, ainsi que « L’Enchantement du Vendredi Saint » de Parsifal.
Il en coûtait entre 2 $ et 5 $ pour assister au concert, ce qui était évidemment plus cher qu’à la Société symphonique, mais cela restait tout de même très abordable. Et si ce fut le cas, c’est notamment en raison du fait que Gauvin avait pu obtenir la salle pour à peu près rien (en fait, pour rien du tout, semble-t-il). Une condition lui avait été faite : le concert devrait avoir lieu après un spectacle de vaudeville, présenté aux environs de 20 heures. Le concert ne put donc débuter qu’à 23 heures ! Pour cette raison, on avait établi un service spécial de tramways, chacun partant de la Place d’Youville, et même un traversier supplémentaire pour Lévis à la fin de la soirée.
Parle, parle, jase, jase…
Il se trouve que ce même traversier devait jouer un rôle indirect dans la tenue du concert. Si les musiciens de la Scala étaient arrivés à Québec aux environs de midi, par un train spécial de quatre wagons-lits et deux autres pour les bagages, leur directeur musical devait les rejoindre plus tard. Or, le maître manqua le train qui devait le conduire de New York à Québec : il discutait à la gare avec un ami et, dans l’animation, il ne vit pas le temps passer. Soudain, il se rendit compte que son train s’éloignait sans lui… Toscanini sauta dans un autre train en partance pour Boston et de là, pour Lévis, où il dut prendre le traversier. Il arriva à l’Auditorium une demi-heure à peine avant le début de la prestation de l’orchestre.
Ce qui aurait pu paraître un lourd inconvénient – l’heure tardive du concert – fut en définitive une bénédiction, puisque Toscanini aurait autrement dû annuler purement et simplement et n’aurait même pas pu reporter la prestation de l’orchestre au lendemain, puisque tout ce beau monde était attendu à Montréal.
Un triomphe
La salle, remplie à pleine capacité, réserva aux artistes un véritable triomphe. Le public fut ébahi de voir le maître diriger sans la moindre partition. Même si la première partie ne comportait que de la musique nouvelle, hormis l’ouverture de Guillaume Tell, en lisant entre les lignes des journaux, on devine que le public avait fait un effort soutenu pour tâcher de comprendre ces œuvres, pas forcément toujours accessibles. Sans doute se disait-on que si Toscanini les avait choisies, elles méritaient toute notre attention. En revanche, les grandes pages de Wagner suscitèrent des applaudissements frénétiques et interminables. Le public réclamait des rappels à grands cris, mais l’orchestre s’en tint rigoureusement au programme prévu. Le concert s’acheva tout de même à une heure du matin « avec les derniers accords grandioses du prélude des Maîtres chanteurs » (La Presse).
L’heure tardive suffit-elle à expliquer que ni Le Soleil ni L’Événement et encore moins L’Action catholique n’aient publié de compte-rendu le lendemain, ni les jours suivants ? Quoi qu’il en soit, le Quebec Chronicle fit paraître une critique dans son édition du 22 mars, ce qui fut aussi le cas de La Presse de Montréal, qui avait délégué un correspondant à l’Auditorium. Paradoxalement, tant Le Soleil que L’Événement avaient multiplié les articles annonçant la venue de Toscanini et de ses musiciens à grand renfort de « Toscanini est une merveille » et autres titres accrocheurs. Mentionnons que le Gouverneur général du Canada, le Duc de Devonshire, et son épouse, avaient tenu à assister au concert.
Y a t-il un médecin dans la… rue?
En plus du train manqué, il y eut un autre incident fâcheux qui, lui aussi, connut un heureux dénouement. En se rendant à son hôtel, un des violonistes de l’orchestre fit une chute sur le trottoir glacé – le début du printemps à Québec n’a rien à voir avec celui de Vivaldi, en Italie ! – et se fractura un poignet. On le conduisit à son hôtel où un habile chirurgien de Québec, le docteur Edgar Lemieux, vint le soigner – si bien, d’ailleurs, que le violoniste put reprendre sa place au sein de l’orchestre pour le concert du lendemain, à Montréal.
Programme concert Toscanini et Orchestre de la Scala de Milan
Auditorium, Québec, lundi 21 mars 1921, 22h15
Le Baruffe Chiozzotte, ouverture — Leone Sinigaglia
Due pezzi : Nocturne et Novolette — Giuseppe Martucci
Serenata — Vincenzo Tommasini
Rondo fantastico — Riccardo Pick-Mangiagalli
Guillaume Tell, ouverture — Gioacchino Rossini
Entracte
Lohengrin, prélude — Richard Wagner
Tannhäuser, ouverture — Richard Wagner
Parsifal, « L’Enchantement du Vendredi Saint » — Richard Wagner
Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg, prélude — Richard Wagner
