par Bertrand GUAY

Les conservatoires du docteur Dussault

S’appeler Octave Dussault et être musicien, c’est en soi tout un programme. Dès son plus jeune âge, Jean-Octave Dussault fut un passionné de musique qui dirigea de nombreuses productions d’opéra et d’opérettes. Mais il avait bien d’autres cordes à son arc. Suivons les traces de cet étonnant personnage, le temps d’une chronique…

Un passionné et un battant
Il y a des gens que rien n’arrête, dont la foi transporte littéralement les montagnes et qui, contre vents et marées, viennent à bout de tous les obstacles quand ils se lancent dans une entreprise. Celui qui signait Dr J.-O. Dussault fut de ceux-là. En 1930, il réussit à mettre sur pied une école de musique à laquelle il donne le nom de Conservatoire national de musique et, deux ans plus tard, lui adjoint une section dramatique appelée Comédie canadienne française. Tout ça à Québec, durant la grande dépression des années trente !

Octave DussaultJean-Octave Dussault est né à Sainte-Marguerite-de-Dorchester le 6 octobre 1883. Son père, Gédéon, est un modeste menuisier, mais il tient à faire instruire ses enfants. Il inscrit son fils au Petit Séminaire de Québec où la musique occupe une place de choix dans les activités parascolaires et où des maîtres réputés l’enseignent. C’est le cas du fondateur de l’OSQ, Joseph Vézina, qui est l’un des professeurs de l’adolescent. En 1908, tout en poursuivant ses études de médecine, il crée une école qu’il nomme Conservatoire de Québec où il enseigne gratuitement les instruments à vent à quelque deux cents enfants de 8 à 15 ans. Le jeune homme décide en même temps de fonder son propre corps de musique, les Cadets Saint-Jean-Baptiste. Il compose des pièces pour son ensemble et se consacre également à la peinture. Il remportera différents prix dans ce domaine et exposera même aux États-Unis.

En octobre 1912, à peine reçu, le jeune médecin quitte Québec pour parfaire sa formation en France d’où il revient avec le titre d’Interne des hôpitaux de Paris. Le 15 février 1915, il épouse Marguerite Picher et s’installe au 417 de la rue Saint-Jean, où il ouvre son cabinet médical (le bâtiment existe toujours et, bien qu’il porte maintenant le numéro 547, on peut encore y lire l’ancienne adresse, joliment incrustée dans le vitrail de l’imposte). Il s’annonce comme spécialiste d’« accouchement, électrothérapie, rayons X et traitement des maladies urinaires », un euphémisme pour « maladies vénériennes » : un accès à son cabinet donnant sur la rue Saint-Gabriel assurait la discrétion à ce type de clientèle. Le docteur Dussault ouvre également le petit hôpital Saint-Louis de France et devient le médecin des pauvres. C’est là qu’en 1920, il soigne le petit Gérard Gagnon, frère d’Aurore, l’enfant martyre, au moment du procès retentissant qui a secoué le Québec tout entier. Dans La Presse du 16 avril, on peut lire : « À la porte de l'hôpital Saint-Louis de France, qui est l'hôpital privé du Dr Dussault, il se trouve des curieux qui ont suivi le tribunal jusque-là, mais qui ne peuvent entrer. […] C'est en effet là que se trouve le jeune Gérard Gagnon, frère d'Aurore, qui est l'un des principaux témoins de la Couronne, et qui est malade, souffrant de la grippe. »

À son retour de France, le docteur retrouve aussi ses cadets et leur musique… dans un état pitoyable, comme il l’écrit dans une lettre au sous-secrétaire provincial, Jean Bruchési, datée du 24 août 1937 : « [J’avais confié] à la cure de St Jean Baptiste le soin de continuer mon œuvre. On la sabota ni plus ni moins, mon successeur ne voulant pas sans doute assumer une tâche aussi pénible. On se contenta de reprendre les anciens et la classe des jeunes fut abandonnée avec la conséquence qu'il ne s'est pratiquement pas formé de nouveaux musiciens depuis cette époque. Il n'y a plus que de vieux cadets », conclut-t-il ironiquement.

Le Conservatoire national de musique
On le voit, le docteur Dussault se montre spécialement préoccupé par la désorganisation de l’enseignement musical à Québec. Si les enfants et adolescents qui fréquentent les grandes écoles privées ont accès sur place à de bons professeurs, le jeune médecin estime qu’il se trouve aussi « de grands talents chez le peuple » qui ne demandent « qu’à s’instruire ». Depuis plusieurs années, il caresse un grand rêve : doter la ville d’une école de musique où l’on enseignerait gratuitement « solfège, chant, piano, violon, etc., tous les instruments d’orchestre et de fanfare » et qui présenterait en outre une grande production annuelle d’opéra. Car parallèlement à son école, l’ambitieux médecin souhaite établir une compagnie d’opéra permanente dans la Capitale ! Les opéras et opérettes qu’il compte y offrir ne constituent pas de simples ateliers pédagogiques, mais de grandes productions aussi professionnelles que faire se peut, avec des talents locaux.

C’est ainsi que, début 1930, le Conservatoire national de musique voit le jour. Ses locaux sont situés au 48 de la rue Saint-Gabriel, tout juste derrière la résidence du docteur-musicien. Dès le 4 avril, le Conservatoire présente au Capitole, le théâtre le plus prestigieux et coûteux de Québec, de larges extraits du Faust de Gounod, avec chœur, orchestre, mise en scène et costumes. La distribution comprend notamment Marthe Lapointe, Thérèse Tremblay, Gérard Galienne, Jean-Marie Lachance et Lucien Vézina, le docteur Dussault assurant la direction musicale. L’optimiste docteur avait vu juste : ce spectacle, où la spirituelle Marthe Lapointe obtient un triomphe personnel dans le rôle de Marguerite, connaît effectivement du succès au point où, « à la demande générale », on doit le redonner quelques jours plus tard.

Carmen et ses gamins de rue
Le 28 mars 1931, le jeune Conservatoire présente Carmen de Bizet. La distribution, toujours locale, comprend Antonio Lamontagne (Don José), Rolande Bédard (Carmen), Anne-Marie Plamondon (Micaëla) et Joseph Lachance (Escamillo). Cette fois, on ne se contente plus de scènes choisies : l’opéra est offert dans son intégralité – et le terme est bien celui qui convient, car si Carmen figurait souvent au programme des grandes troupes américaines passant par Québec, on en omettait, pour des raisons évidentes, l’adorable chœur d’enfants « Avec la garde montante », au premier acte. Mais le docteur Dussault ne veut faire aucune concession et il tient mordicus à son chœur : il prend contact avec différents directeurs d’école qui recrutent pour lui quelques bons petits chanteurs. La presse souligna que « pour la première fois on donnait le chœur de la garde montante et de la garde descendante chanté par un chœur d’enfants. Ce soir-là, les auditeurs ont entendu pour un prix minime ce que les grandes troupes de passage n’ont jamais donné. » L’un de ces enfants, Gaston Fournier, se souvient que son frère Jean-Paul et lui avaient eu droit à bon bain chaud et parfumé à la maison avant la représentation, mais qu’une fois au Capitole – à leur grand désarroi – on leur avait badigeonné le visage de boue pour bien faire « gamins de rues »…

Dans l’historique du programme souvenir du 25e anniversaire du Conservatoire, on peut lire que l’on avait fait « appel à G. Mercier, qui avait chanté cet opéra à Paris et qui avait eu la faveur du public ». Ce G est manifestement une faute de frappe : on devrait y substituer un X… pour Xavier, puisque notre « ténor assassiné », François-Xavier Mercier, a bel et bien incarné le rôle de Don José à Paris. Mercier ne chantait évidemment pas dans cette production : il avait alors 63 ans et avait abandonné la scène depuis plusieurs années. La nature exacte de sa participation n’est pas précisée dans ce programme souvenir, mais on peut raisonnablement imaginer qu’il a dû agir comme conseiller artistique.

Roméo et Roméo
Un an plus tard, fort du succès de cette première grande production, le Conservatoire national de musique de Québec se lance dans un projet plus ambitieux encore : on souhaite profiter de la gloire montante d’un jeune ténor de Québec, Roméo Jobin, pour donner Roméo et Juliette de Gounod. Jobin, qui ne se fait pas encore appeler Raoul, vient tout juste de chanter cet opéra à Québec même, en avril, en remplacement du ténor Georges Trabert (protégé du compositeur Victor Herbert et star de Broadway); il n’est que trop heureux de pouvoir reprendre ce rôle qui constituera, par ailleurs, l’une des grandes incarnations de sa carrière. Sa Juliette est la jolie Lucy Monroe, soprano américaine à la voix cristalline. Descendante de James Monroe, cinquième président des États-Unis, son principal titre de gloire aura été  – l’histoire ayant souvent de ces ironies ! – d’avoir chanté l’hymne national américain à quelque 5000 occasions officielles, au point où elle s’était acquis le surnom de « Star-Spangled soprano ». Au lendemain de la représentation du Conservatoire, le 20 juin 1932 au Capitole, le Chronicle Telegraph soulignait que la qualité de cette production dépassait largement celle du mois d’avril, pourtant offerte par une troupe professionnelle, la Compagnie franco-italienne d’opéra de New York.

Réussite artistique, mais gouffre financier, ce Roméo et Juliette constitue le chant du cygne du grand opéra pour le Conservatoire du docteur Dussault, qui se tourne dès lors vers l’opérette, moins onéreuse à produire. Jusqu’en 1947, le Conservatoire présentera chaque année au moins une production d’opérette. La première, Les Cloches de Corneville de Robert Planquette, sera suivie du Petit Duc, puis de La mascotte (avec dans le rôle-titre la jeune Françoise Larochelle-Roy)et d’autres comme La fille de Madame Angot, La Périchole, Les dragons de Villars, La fille du régiment, La fille du tambour-major, données maintenant au Palais Montcalm. Des chanteurs tels que Marthe Lapointe, Lionel Daunais, Marguerite Paquet, le couple Colette et Roland Séguin, Sylvie Heppel (qui sera en 1968 de la création des Belles-Sœurs de Michel Tremblay), Jean Goulet, Charles-Émile Brodeur, Françoise Larochelle-Roy et son frère Jacques Larochelle (tous deux enfants du ténor Émile Larochelle), René Mathieu, Jean-Marie Lachance, Marthe Létourneau et plusieurs autres encore prêtent leur voix à ces productions hautes en couleurs.

La Comédie canadienne française
Octave DussaultL’infatigable docteur Dussault souhaite déborder du seul domaine lyrique : dès 1932, il ajoute à son entreprise une section dramatique à laquelle il donne le nom de Comédie canadienne française. Son directeur artistique (et l’un de ses principaux comédiens) sera René Arthur, célèbre animateur de radio – et père d’André. Là encore, les pièces ses succèdent au rythme d’une par année, sauf exceptions. Parmi les acteurs recrutés, figurent les noms de Gérard Arthur, frère de René, Jean Nel, René et Maurice Constantineau (le « vrai » Père Noël), Roland Lelièvre (père de Sylvain), Maurice Gauvin, Maurice Pérusse, André Carmel (grand-père de Marie-Josée Taillefer), Marius Delisle (« À Québec au clair de lune »), Marthe Lapointe, Annette Leclerc, Yolande Roy et tant d’autres encore.

Un concours de théâtre amateur pancanadien organisé par le Gouverneur général du Canada, Lord Bessborough, en 1933, révélera la valeur du Conservatoire qui en remportera les honneurs à plusieurs reprises. En 1936, il obtient le premier prix avec Topaze de Marcel Pagnol. Dans une lettre du 12 août 1937 à Jean Bruchési, le docteur Dussault rappelle que « le juge [Harley Granville Baker], dans ses remarques, disait qu’après avoir vu Topaze représenté à Paris par les plus grands artistes du siècle, il se demandait sérieusement – si grande avait été son admiration – s’il ne préférait pas la représentation donnée par le Conservatoire national de musique [sic] de Québec ».

Hélas, en 1956, le Conservatoire ne fait vraiment plus ses frais. Devant les déficits accumulés, que le docteur Dussault éponge de ses propres deniers, il cesse ses activités. Le courageux médecin tentera une relance en 1961, mais sans succès. Il meurt le 10 février 1968 à l’âge de 84 ans, laissant dans le deuil un fils, Jean-Louis, et trois petits-enfants, dont Louise et Anne-Marie Dussault, journaliste à Radio-Canada. Toutes deux sont les petites-cousines du pianiste Michel Dussault et de ses sœurs Louisette (la Souris verte de notre enfance) et Céline, soprano bien connue, ainsi que de la comédienne Catherine Sénart, fille de Céline. Il repose au Cimetière Notre-Dame de Belmont, à Sainte-Foy, auprès notamment de son épouse et de son petit-fils, Jean (Johnny), décédé à 24 ans.

Quelques jours après son décès, Françoise Larochelle-Roy rend un hommage touchant au docteur Dussault dans L’Action. Elle écrit : « Les spectacles lyriques n’auront pas enrichi le directeur  […] Le Docteur Dussault endossait, là aussi, bien des déficits ! Prenant son intérêt, parents et amis tentèrent parfois de le dissuader de recommencer ! Le Docteur parlait peu, les écoutait encore moins, et pour oublier un déficit, montait une nouvelle opérette ! »

Coda…

En 1942, le gouvernement progressiste d’Adélard Godbout mettait sur pied un conservatoire d’État – l’actuel Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec – qui, retrouvant la formule du docteur Dussault, allait aussi comporter une section musicale et une section dramatique. Ainsi, par son intermédiaire, le grand rêve du médecin visionnaire se poursuit. Puisse l’histoire, maintenant, lui rendre le devoir de mémoire qui lui est dû…

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Je tiens à remercier Madame Louise Dussault, petite fille du Docteur Dussault,  Monsieur Jean Dorval, président de la Société historique de Québec, et Monsieur Simon Couture, de la maison Casavant, de Saint-Hyacinthe, pour leur aide inestimable.

Grégoire Legendre