par Bertrand GUAY

Muriel Hall, artiste et témoin

Le 15 janvier 2012, s’éteignait à 98 ans une grande dame, demeurée discrète toute sa vie – mais qui a pourtant eu toute une vie ! Mariée à l’un des grands artistes du XXe siècle, le sculpteur et maître verrier Marius Plamondon, qui a rehaussé par ses superbes vitraux le décor de temples religieux tels que l’église du Très-Saint-Sacrement de Québec, la cathédrale de Rimouski, le monastère des Clercs de Saint-Viateur à Joliette et l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal, Muriel Hall a aussi connu une gloire certaine. Une gloire locale, certes, en raison de la modestie de la dame et de sa répugnance à parcourir le monde, mais qui aurait pu devenir internationale, car la contralto possédait toutes les qualités pour cela.

Muriel HallÉlève de François-Xavier Mercier, ténor assassiné…
Ironie du sort, le dernier numéro de la présente chronique portait sur le ténor François-Xavier Mercier. Or, en préparant l’article sur Mercier, il m’est venu à l’esprit que Muriel Hall, avec qui je m’étais déjà entretenu quelques années plus tôt, pourrait bien avoir connu sa femme, Isa Jeynevald, également professeur de chant, décédée en 1967. Je fus servi au-delà de mes espérances : Muriel Hall l’avait non seulement connue, mais elle avait été la dernière élève de Mercier lui-même, dès 1931. Je me suis donc rendu chez la dame qui m’a très volontiers accordé quelques heures de son temps. Nous avions prévu une deuxième rencontre, en janvier… Hélas, la mort est venue la chercher précisément à ce moment-là.

Née le 11 décembre 1913 à L’Isle-Verte, dans le Bas Saint-Laurent, Muriel Hall est par sa mère une petite-cousine de la légendaire Emma Albani. Sa famille s’installe à Québec alors qu’elle a 7 ou 8 ans. Constatant qu’elle a une fort jolie voix, sa mère envisage de lui faire prendre des leçons de chant. « Cet automne de 1931, en première page du Soleil du samedi, on avait publié la photo des professeurs de chant de Québec. Il y avait les Larochelle1, Gravel2 – et Mercier était là. Alors, maman a regardé ça et elle a choisi le plus âgé – c’est  plus sûr ! Je n’avais pas d’objection, je ne le connaissais absolument pas3 ».

Après l’avoir entendue, Mercier est si impressionné qu’il décide de s’occuper lui-même de sa formation alors qu’a priori, les élèves féminins travaillent avec madame et les garçons avec monsieur. Isa Jeynevald en est extrêmement contrariée, semble-t-il. Mais après la mort pour le moins suspecte de Mercier, en décembre 1932, la jeune contralto poursuit sa formation auprès de sa veuve : « J’ai eu tort, lance sans ambages la nonagénaire. Elle était mauvais professeur. […] Elle se fichait de nous autres comme de l’an quarante. » Peu après, la jeune femme se tourne vers Jean-Marie Lachance, ancien élève et ami de Mercier, excellent baryton, qui optera plus tard pour le monde des affaires. Lachance avait été l’un des fondateurs de l’Association des chanteurs de Québec, organisation mise sur pied en septembre 1930. Dès 1933, alors qu’elle n’a que 19 ans, sa voix riche, son intelligence musicale et sa grande sensibilité lui valent une reconnaissance unanime dans la région. Elle entreprend alors une carrière que tous, encore aujourd’hui, lui envieraient : pour le seul mois de mai de 1934, elle cumule pas moins de 14 engagements professionnels, allant de simples mariages à deux concerts présentés au Palais Montcalm, à titre de membre du Quatuor Dézy.

En novembre 1935, elle passe une audition devant Wilfrid Pelletier qui lui écrit : « Vous avez une très jolie voix et suffisamment forte pour faire de l’opéra. Il vous faudrait trois ou quatre années d’études en Europe – soit en France ou en Allemagne – pour apprendre en somme "le métier d’artiste" ». Pelletier l’inviter plus tard à faire une audition au Metropolitan Opera de New York, auquel lui-même est attaché comme chef d’orchestre, ce que la jeune femme refuse, tout comme elle renonce à poursuivre sa formation en Europe. En dépit d’un potentiel exceptionnel, elle n’est nullement attirée par la grande carrière.

Muriel HallLa voix de la radio
Ce qui assurera la renommée de Muriel Hall, avant toute chose, ce sera la radio. Des décennies durant, elle sera pour ainsi dire la voix chantée de Radio-Canada à Québec. À partir du 19 novembre 1934, elle participe tous les lundis et vendredis à une courte émission musicale diffusée à CRCK – ancêtre directe de CBV – de 18h45 à 19h où elle interprète deux ou trois pièces (mélodies françaises, lieder, airs d’opéras, etc.) entourée du violoniste Jules Payment et du pianiste Henri Vallières. Dès lors, elle ne quittera plus la radio. On l’entendra ainsi régulièrement dans divers « programmes » dont certains diffusés de Halifax à Vancouver : L’Heure provinciale, Fantaisies musicales, Concert intime, Concert de Québec, sous la direction de chefs tels que Jean Beaudet, Edwin Bélanger, Jean Deslauriers, Robert Talbot, Charles O’Neil et Jean-Josaphat Gagnier. Elle participera également à l’une des émissions les plus populaires de l’histoire de la SRC, Le Réveil rural, où elle se fera entendre jusque dans les années 1960.

Muriel Hall chante aussi régulièrement avec la Petite symphonie de Radio-Canada dont la vocation est essentiellement radiophonique. Le capitaine Charles O’Neil et Robert Talbot, directeur musical de la Société symphonique de Québec (ancien nom de l’OSQ), se partagent la direction. Ces émissions réseau sont diffusées en direct du Château Frontenac. Or, se rappelle la dame « avec la Petite symphonie, on était dans la salle Jacques-Cartier; il y avait des fils tout le long du passage. Un bon jour, un serveur qui avait un plateau rempli de tasses et de soucoupes s’est pris les pieds et tout ça s’est ramassé par terre. Ça a fait tout un vacarme »… en direct, sur tout le réseau.

Elle se produit aussi régulièrement sur les ondes de CKCV et de CHRC, radios de Québec.

De succès en succès
Le Cercle philharmonique de Québec, orchestre fondé en 1935 par Edwin Bélanger, l’invite à se produire à son concert du 18 avril 1937. Elle y chante notamment Mozart, Schubert et Brahms, accompagnée au piano par Rachel Fafard. Il était normal, à cette époque, qu’un concert symphonique comporte une partie récital à laquelle l’orchestre ne participait pas.

En mars 1940, Muriel Hall, qui a alors 26 ans, remporte la première place au Festival-Concours de musique du Québec, auquel participent133 concurrents. Bien que personne n’en ait contesté les résultats, certains aspects de cette quatrième édition du concours suscitèrent l’indignation générale, dont le fait qu’aucun des juges ne comprenait le français et que l’un d’eux était même franchement anti-Canadien (tant anglais que français !)… Quelques jours après cet éclatant succès, Muriel Hall présente un grand récital au Palais Montcalm, avec le pianiste François Fortier, au cours duquel elle montre son éclectisme en interprétant notamment Gluck, Cyril Scott, Saint-Saëns, Schumann, Brahms et le redoutable Roi des aulnes de Schubert.

Puisqu’on l’aborde, mentionnons que le répertoire de Muriel Hall était d’une extraordinaire diversité et s’étendait des chants de troubadours et trouvères jusqu’aux pièces du XXe siècle, en passant par la musique folklorique.

Muriel HallLe 25 novembre 1941, alors qu’elle n’a encore que 27 ans, elle est l’invitée du Club musical. C’est un rare honneur pour la jeune femme, qui doit consentir pas moins de quatre rappels enthousiastes – et Dieu sait, pourtant, que les abonnés du Club sont déjà habitués, comme maintenant, à entendre les gloires de la musique : c’est l’époque où s’y produisent les Arthur Rubinstein, Rudolph Serkin, Marian Anderson, Ninon Valin, Ginette Neveu, Francis Poulenc et tant d’autres.

Au début des années quarante, la contralto participe à plusieurs concerts visant à soutenir l’effort de guerre. Elle est notamment invitée à l’émission L’Heure de la victoire au Théâtre Saint-Denis de Montréal le 20 avril 1944 où elle est entourée de certains grands noms de la scène dramatique et lyrique : le ténor Jan Pierce, le chef d’orchestre Georges Sebastian, l’acteur français Charles Boyer et plusieurs artistes québécois comme Pierre Dagenais, Janine Sutto, Denyse Saint-Pierre, Jean-Maurice Bailly. Le spectacle est radiodiffusé « sur tous les postes de langue française de la Province ».

Madame Marius Plamondon
Au sortir d’une émission diffusée à CBV, en 1944, un auditeur inconnu vient lui offrir ses félicitations. Une agréable conversation s’ensuit. Ce « fut le début d’une idylle charmante qui, six mois plus tard, nous conduisait au pied de l’autel », confiera-t-elle à Lucille Desparois (tante Lucille) un an plus tard. Le 17 août 1944, Muriel Hall devient, aux yeux de la loi de l’époque, madame Marius Plamondon. Elle poursuivra toutefois sa carrière sous son nom de jeune fille, auquel elle ajoutera parfois celui de son époux. Si son mariage l’amène à réduire ses activités, notamment en les limitant essentiellement à la région de Québec, elle n’abandonnera jamais complètement la carrière.

Ainsi, quelques mois après son mariage, on la retrouve au programme d’un spectacle singulier intitulé Franciade offert au Palais Montcalm le 17 décembre 1944. Ce spectacle, « au profit des enfants de France », réunit des artistes québécois et français, dont Jacques Normand, Doris Lussier, Roger Lemelin, Edwin Bélanger, André Serval et, cette fois encore, la grande vedette du cinéma français et américain Charles Boyer. La pièce entremêle théâtre et chant dans des décors réalisés par Marius Plamondon.

Après la guerre, elle s’intéresse au folklore et est invitée à se produire à la Sorbonne à Paris dans le cadre d’un concert de la Société française de folklore et de civilisation traditionnelle présenté le 5 juillet 1948. À cette occasion, elle réalise quelques enregistrements sur disques, les seuls de sa carrière et uniquement consacrés au chant folklorique.

Muriel et MariusLe 11 mai 1948, elle est soliste de l’oratorio Elijah de Mendelssohn, présenté par la Quebec Choral Society, en l’église Chalmers-Wesley. Fin avril 1949, elle incarne Dame Marthe dans le Faust de Gounod, son premier opéra, donné par l’Opéra de Québec, qui le reprend en octobre de la même année (sous le nom d’Opéra français enr). Le Faust, à cette occasion, est un jeune et brillant ténor de la région, Richard Verreau. Les critiques font l’éloge de la voix et du jeu de Muriel Hall – déplorant uniquement que son rôle soit aussi ténu. Est-ce pour mieux exploiter son immense potentiel que le Théâtre lyrique de Québec (encore un nouveau nom pour la même compagnie, à peu de choses près !) lui fait signer un contrat pour l’important rôle de Dalila dans Samson et Dalila de Saint-Saëns pour « 5 ou 6 » représentations, à compter du 4 février 1952. Malheureusement, le projet ne se concrétise pas et les représentations sont remplacées par un concert d’airs d’opéras le 21 février auquel, du reste, la contralto ne participe pas. Quelques mois plus tôt, en novembre 1951 Muriel Hall avait fait ses débuts avec l’OSQ, sous la direction de Wilfrid Pelletier, dans L’amour Sorcier de Manuel de Falla.

Active autrement
Dans les années soixante, elle ralentit considérablement ses activités musicales, mais embrasse des causes qui lui tiennent à cœur. Elle est notamment membre de la Société protectrice des animaux. En mars 1967, elle lance une campagne d’éducation pour que les enfants ne « martyrisent pas les poussins vivants » qui leur sont offerts à Pâques ! Plus tard, elle fera du porte à porte pour la Société canadienne du cancer.

Muriel Hall perd son mari en 1976; il à 62 ans à peine. Elle lui survivra 35 ans. Dans les années 1990, alors qu’elle a cessé toute activité professionnelle, elle accepte d’être membre du jury du Prix Raoul-Jobin, décerné par la Fondation de l’Opéra de Québec. Elle s’éteint paisiblement le 15 janvier 2012, à l’hôpital du Saint-Sacrement, là même où, 80 ans plus tôt, son premier maître François-Xavier-Mercier avait rendu le dernier soupir… Elle laisse le souvenir d’une femme étonnamment moderne, témoin privilégié de toute une époque. Elle était la tante d’Hélène Hall de l’Opéra de Québec et du journaliste Bertrand Hall.

Pour en savoir plus :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Centre d’archives de Québec, Fonds Muriel Hall-Plamondon

Lucille DESPAROIS. « Un ménage d’artistes québécois ». La Revue populaire (août 1945), p. 10.

Jeanne LAMY. « Muriel Hall ». Jovette, publiée par la Revue moderne (novembre 1944), p. 61.

 

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1Émile Larochelle (1891-1958), ténor, professeur de Raoul Jobin, Léopold Simoneau et Richard Verreau. Père de Francoise Larochelle-Roy (1917-2011), chanteuse et animatrice radiophonique.
2Louis Gravel (1895-1977), baryton, également professeur de Raoul Jobin et Richard Verreau.
3Extrait d’une entrevue de Muriel Hall avec Bertrand Guay, Québec, le 14 octobre 2011.

Grégoire Legendre