par Bertrand GUAY

François-Xavier Mercier, ténor assassiné ?

Depuis longtemps, tout le monde sait ça, Québec est une pépinière de grands artistes. Pensons seulement à nos trois ténors Raoul Jobin, Léopold Simoneau ou Richard Verreau, dans le domaine de l’art vocal. Mais déjà, bien avant eux, d’autres noms aujourd’hui oubliés ont connu leurs heures de gloire. L’un d’eux a même eu un destin digne d’un roman…  policier.

François Xavier MercierIl se nommait François-Xavier Mercier, jouissait d’une voix remarquable de fort ténor et a mené une étonnante carrière internationale. Disparu en 1932, il repose sous une humble pierre tombale du Cimetière Saint-Charles, où il a emporté le secret de sa mort pour le moins suspecte. Mais n’anticipons pas…

Mercier voit le jour à Québec le 13 août 1867 dans le faubourg Saint-Roch. Son père, aussi prénommé François-Xavier, est, selon l’acte de baptême, « meublier ». Tout jeune, Mercier chante à l’église de Notre-Dame de Jacques-Cartier, tout en poursuivant des études à l’Académie commerciale : « Jamais je ne manquais l’occasion de me faire entendre, soit aux services funèbres, soit aux messes de mariage », écrira-t-il dans ses Souvenirs de ma carrière artistique en 1923. Il trouve un emploi comme tailleur de fourrure à la Compagnie Paquet, puis quitte Québec pour Toronto où il remporte ses premiers succès professionnels au concert. Vers 1894, il obtient son premier rôle à l’opéra, celui du Duc dans Rigoletto, au Castle Square Theater de Boston. Tout le répertoire de la compagnie est donné en anglais et Mercier, engagé à la dernière minute, ne se sent pas tout à fait prêt pour la première. Il chante donc les deux premiers actes en anglais, mais le troisième en italien, au grand étonnement de la direction et des autres artistes qu’il n’avait pas prévenus. La surprise se change toutefois en ravissement pour l’important public italien massé au second balcon, qui acclame le jeune ténor avec un enthousiasme délirant.

Au faîte des grandeurs
AfricaineEn 1898, Mercier se rend à Paris pour y étudier auprès de Jacques Bouhy, célèbre baryton belge. Maître tyrannique à ses heures, Bouhy croit au potentiel du jeune Québécois et il lui ouvre les portes de la carrière. Grâce à lui, dès 1899, Mercier se produit à l’Opéra-Comique et bientôt, il est applaudi  ailleurs en France, puis en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en Algérie. C’est alors un véritable feu roulant : il interprète les premiers rôles de Guillaume Tell, Les Huguenots, L’Africaine, La Juive, Roméo et Juliette, Faust, Carmen, Werther, Paillasse, Manon, Aïda etplusieurs autres,avec des partenaires aussi fabuleux qu’Emma Calvé, Nellie Melba, Antonio Scotti ou Francesco Tamagno, le créateur de l’Otello de Verdi. Partout, Mercier s’attire des éloges et suscite l’enthousiasme.

Il passe une partie de l’année 1907 à Québec, à la suite du décès de sa mère. Il y donne quelques concerts dont un le 25 avril à l’Auditorium (l’actuel Capitole). La foule se presse vers le théâtre où l’on doit refuser quelque 500 personnes. La direction décide alors d’« arracher » les portes principales afin de permettre à un maximum de gens d’entendre le grand artiste. Puis Mercier s’embarque pour l’Europe à bord de l’Empress of Ireland – eh oui, le paquebot qui sombra tragiquement au large de Rimouski en mai 1914 – où il fait la rencontre du futur premier ministre Alexandre Taschereau, compagnon de voyage disert et spirituel, s’il faut en croire le ténor…

JeynevaldAu début de la saison 1908-1909, au cours d’une production des Huguenots de Meyerbeer à Constantine, en Algérie, Mercier est ébloui par la soprano qui incarne la reine Marguerite de Valois, une jeune Lyonnaise de 22 ans, Isabelle Besson, qui se produit sous le nom de scène d’Isa Jeynevald. Malgré ses 41 ans bien sonnés, Mercier est « frappé par cette physionomie, enfantine et sévère en même temps » et il en tombe bientôt amoureux. Après quelques mois de fréquentation, il la demande en mariage, lequel est célébré à Lyon le 21 juillet 1910, trois mois après la mort de la mère d’Isabelle. Les parents vivants des deux époux n’assistent pas à la cérémonie. Si la chose paraît naturelle dans le cas du père de Mercier en raison de la distance, l’absence de celui de la mariée s’explique, selon l’acte de mariage, du fait qu’on ignore s’il est toujours de ce monde et, le cas échéant, où il se trouve « depuis plus de seize ans ». Isabelle n’a donc guère connu son père. Le 15 août 1913, les époux s’embarquent pour Québec, où, en raison de la guerre qui éclate un an plus tard, ils se voient contraints de s’installer définitivement.

Nouvelle carrière
En 1916, le couple fonde l’Institut d’art vocal, rue Saint-Vallier. À la même époque, Mercier réalise plusieurs enregistrements pour la compagnie Columbia, dont certains en duo avec son épouse. Si celle-ci possède encore sa jolie voix de colorature, Mercier âgé pourtant d’à peine 49 ans, a perdu une partie de ses moyens, si l’on en juge par ces cires anciennes, qui rendent, il est vrai, plus ou moins justice à la réalité. On peut en entendre quelques-unes dans la collection numérique de banq.qc.ca.

Mercier et son épouse donnent quelques concerts dans la région de Québec, entre autres au Club musical, mais la grande carrière du ténor est derrière lui. Il se consacre notamment à la composition : plus d’une centaine de pièces, pour la plupart des mélodies pour voix et piano, sortent de sa plume, certaines signées de l’anagramme partielle G. de Revax. Habile mélodiste, Mercier révèle dans ces pages une belle imagination. Dans France, sur un poème de William Chapman, il glisse très adroitement le thème de La Marseillaise.

L’Institut d’art vocal forme de nombreux élèves et monte régulièrement des opérettes. En avril 1923, on y crée quelques scènes de l’opéra Jean-Marie d’Ulric Voyer. L’école a du succès et poursuivra sa vocation jusqu’au milieu des années soixante, peu avant la mort d’Isa Jeynevald.

À la fin de l’automne de 1932, un étrange incident se produit à la résidence des Mercier, rue Conroy (à peu près où se trouve maintenant l’édifice Marie-Guyart) : le chanteur est fortement intoxiqué par une fuite de gaz, alors que sa femme est à peine incommodée. Il est si mal en point qu’il doit être hospitalisé. Il rentre chez lui, mais quelques jours plus tard, il est subitement frappé de paralysie. Il s’effondre dans l’escalier et se fracture un bras. On le transporte à l’hôpital du Saint-Sacrement où il meurt le 22 décembre, à l’âge de 65 ans.

Miss Marple-Bélanger…
MercierOn conclurait à un bête accident doublé peut-être de négligence – et le dossier serait définitivement classé… si ce n’était l’existence d’un document incriminant, déposé dans le fonds F-X Mercier (P 576) aux Archives nationales du Québec, à Québec. Il s’agit d’une longue lettre manuscrite, signée Lucienne Bélanger, infirmière, et datée du 22 février 1977. Cette lettre est simplement intitulée Témoignage pour Xavier Mercier, puissant [sic] ténor canadien. Née en 1901 et décédée en 1980, Lucienne Bélanger était la nièce du chanteur. Près de 45 ans après la disparition de Mercier, la dame veut libérer sa conscience et révéler « la » vérité au sujet de la mort de son oncle.

Dans ce Témoignage, Lucienne Bélanger montre du doigt sa tante Isabelle, l’épouse du ténor, qu’elle accuse froidement d’avoir ourdi une véritable machination. Elle dépeint tout d’abord le caractère irascible de la jeune femme : comme toute célébrité, Mercier se fait aborder par tout un chacun dans la rue, et cela agace profondément sa douce moitié. « [On] ne peut plus faire dix pas ». On apprend aussi que, peu après l’arrivée du couple à Québec, Isabelle se fait un amant en la personne d’un cousin de Mercier (Miss Marple-Bélanger fournit même le nom du cousin, que la bienséance commande de taire). Dès lors, les amants vont se multiplier (et là encore, des noms surgissent sous la plume de l’infirmière). Selon garde Bélanger, Isabelle les recrutait chez ses propres élèves et parmi des hommes déjà engagés. Mercier se sait cocu, mais affirme à son élève et ami Jean-Marie Lachance, excellent baryton ayant finalement opté pour une carrière dans le monde des affaires : « J’ai juré sur l’autel de la protéger, je la protégerai jusqu’à sa mort ».

En 1926, Mercier donne un concert au Monument national à Montréal qui ne lui rapporte qu’un maigre 90 $. Sa femme lui ordonne de ne plus chanter. La mort dans l’âme, Mercier cesse dès lors de se produire professionnellement. « Il a manqué bien des choses, [des] positions, même, à cause d’elle. Il perdait des piastres pour gagner des sous ». Ce n’est qu’après la mort d’Isabelle qu’une des sœurs de Mercier, Marie-Laure Bruneau, signera un document dans lequel elle révèle cette histoire. Lucienne Bélanger, sa nièce, lui ayant demandé pourquoi elle avait attendu tout ce temps, la vieille dame répondit : « J’en avais bien trop peur, cette femme-là pouvait tout faire ». Isa Jeynevald fait littéralement trembler sa belle-famille, aux dires de garde Bélanger, qui raconte entre autres qu’au cours d’un séjour de Mercier à l’hôpital, il discutait avec sa sœur Florentine, quand elle arriva « comme un lion furieux », créant un véritable climat de terreur autour d’elle.

Dormir au gaz…
MercierDepuis un moment déjà, les époux Mercier font chambre à part. Lui dort à l’étage, elle au rez-de-chaussée. Or, après le retour de Mercier de l’hôpital, Lucienne Bélanger, en sa qualité d’infirmière, va passer quatre jours chez son oncle pour le soigner. Toutes les nuits, en se rendant aux toilettes, elle constate que le gaz est « légèrement ouvert, sous la cafetière, pas allumé […]. Lui couchait en haut et elle en bas et […] l’oxyde de carbone se ramassait dans le haut de l’escalier ». Tout de suite après la mort de Mercier, Isabelle « a fait enlever le gaz, elle n’en avait plus besoin » ! Voilà qui constitue une accusation à peine déguisée : Isa Jeynevald aurait intentionnellement entrouvert le gaz, en sachant qu’en se diffusant, il empoisonnerait son mari et pas elle. Pour donner le change peut-être, la jeune veuve va jusqu’à poursuivre la Quebec Power. Elle choisit pour avocat le très réputé Armand Lavergne, fabuleux plaideur – et présumé fils illégitime de Sir Wilfrid Laurier. Au procès, « ils n’ont pas nommé les amants, les compter aurait été difficile ». Le rôle qu’aurait pu jouer Isabelle dans la mort de son mari n’est absolument pas en cause au cours des audiences, mais uniquement la responsabilité de la Quebec Power. Isabelle est toutefois déboutée. On oublie l’incident – et on oublie très vite Mercier, également.

FX MercierLa vie continue. Isa Jeynevald, qui ne sera jamais inquiétée par la justice (et rien ne prouve formellement qu’elle ait conspiré contre son mari, du reste), poursuit son enseignement à l’Institut d’art vocal. Elle aura pour élèves certains chanteurs qui mèneront de belles carrières, dont la soprano Adrienne Roy-Vilandré, le baryton Gilles Lamontagne, la basse Roland Gosselin et même Robert L’Herbier, qui après avoir été chanteur populaire, sera directeur de la programmation de Télé-Métropole.

Isabelle Besson-Jeynevald-Mercier meurt dans la solitude et l’indigence à Québec le 7 avril 1967 âgée de 81 ans et rejoint son époux au Cimetière Saint-Charles (« elle se fait enterrer aux frais des Canadiens qu’elle méprisait »). Ainsi, tous deux sont désormais unis pour l’éternité

Épilogue : devoir de mémoire
Lucienne Bélanger cherche à tout prix à préserver la mémoire de son oncle. En 1973, elle reprend contact avec Jean-Marie Lachance, installé à Montréal depuis un certain temps, qui lui répond : « Je vois que vous avez conservé vos sentiments à l’endroit de Iza [sic] Jeynevald???? Que voulez-vous que l’on y fasse. Elle est morte… et lui depuis bientôt 40 [sic] ans. Je vous assure qu’il s’en fiche pas mal. Il y a des gens qui viennent au monde pour faire souffrir les autres. Il est cependant très regrettable que son souvenir soit mort avec lui. Personne d’entre nous [n’est] assez influent ou assez riche pour perpétuer sa mémoire ».

Le Témoignage de Lucienne Bélanger s’achève sur ces mots troublants : « Ce n’est pas son pays qui l’a oublié, ni ceux qui l’ont connu, mais une étrangère au pays, qui l’a détruit dans sa carrière, l’a enterré, ainsi que sa mémoire du même coup. […] Il n’y avait rien à faire tant qu’elle vivait. Après tant d’années, il serait temps que les Canadiens se réveillent. N’attendez pas que tous ses amis soient morts. Je supplie ceux qui liront ces lignes de faire quelque chose. »

Grégoire Legendre